Jean T.

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Le consentement
par (Libraire)
17 février 2021

(...)
Le livre de Vanessa Springora n’est pas un roman, ni un simple témoignage, plutôt un essai fort bien écrit dans lequel elle raconte ce qu’est le consentement, le sien, à cette homme qui a su la séduire et dont elle a été la proie. Elle décrit avec précision et lucidité ce que fut son consentement : pas de père présent et pas de substitut paternel, une curiosité aiguisée pour le sexe, un désir d’être reconnue et de plaire à un bel homme beaucoup plus vieux qu’elle qui lui fait une cour assidue. Elle a beaucoup revu son passé, beaucoup réfléchi, pris de la distance pour sur ce qui lui est arrivé, dans ce livre courageux, remarquable et nécessaire.
Ce qui m’intrigue, c’est que la tolérance qui était admise dans les années 1980, perdure encore aujourd’hui dans les milieux artistiques et littéraires.

La note intégrale à lire sur Lectures de rêves

Manger Bambi
par (Libraire)
14 février 2021

Très noir

Pas la peine d’hésiter et de se faire un dessin, dès le début du roman, on devine qui est Bambi, une jolie jeune fille, une "miniature" d’à peine seize ans, une "ravissante" qui, au collège, s’appelle Hilda. Sa mère est accro à l’alcool et aux beaux-pères. L’un d’entre eux, Nounours, semble décidé à s’installer avec elle et peut-être à profiter de Bambi. Son père les a abandonné, laissant à la maison un Sig Sauer dont Bambi estime qu’elle est l’héritière.

Bambi a conscience de l’injustice sociale, de ce que "presque tous, ils mentent sur les revenus et le budget qu’ils sont prêts à filer à leur baby". Elle a décidé de prendre ce qui devrait lui revenir en détroussant des hommes plutôt âgés, plutôt riches. Avec Leïla et Louna, elle forme une bande déjantée, dangereuse, violente, malfaisante, parfois cruelle, sans foi ni loi, qui se croit invincible. La psy qui la suit estime "qu'elle a des tendances paranoïaques (…) elle voit le mal où il n'est pas. Son rapport à la réalité est distordu, elle a une altération du jugement". Les hommes qu’elle chasse sur Internet pendant des séances de sugar dating auraient plutôt intérêt à se tenir à carreau.
À un moment, le vent tourne. Après être effaré par le comportement délirant de ces gamines fêlées, on découvre peu à peu qui se cache sous les traits outrageusement maquillés de Bambi, une Hilda mal à l’aise dans son monde, qui grandit sans autre modèle que ce qu’elle voit dans la vitrine des réseaux sociaux, qui ne connaît que sa banlieue, qui a été abandonnée, qui ne supporte pas sa pauvreté et son avenir bouché, qui aime sa mère bien plus qu’il n’y paraît et qu’elle va chercher à protéger sans penser à sa sécurité.
Un des mérites de ce roman est d’être écrit dans la langue et avec l’argot* des banlieues. Au début, ça peut être surprenant. L’autre est de montrer que la violence n’est pas que chez les garçons, les filles aussi la portent en elles, que les victimes peuvent devenir bourreaux et redevenir victimes
Bien sûr, Bambi n’est pas un personnage exemplaire, mais quand elle perd de sa superbe, vous verrez qu’on s’y attache. Et là, il deviendra délicat de savoir si elle est victime ou coupable.
Un roman noir, brillant, extravagant et provocateur.

* Pour ceux qui ignoreraient ce qu’est un crew, le sens de chiller, de balnave, marave et bicrave, il existe un dictionnaire aux éditions Zone, en version papier et accessible en ligne, "Tout l’argot des banlieues".

La brûlure
par (Libraire)
6 février 2021

C’est un élagueur, un vrai professionnel qui aime son métier et respecte les arbres dans lesquels il grimpe, pour voir le monde d’en-haut, remarquer que la nature se modifie au fil des ans. L’homme qui se raconte est amoureux de sa femme depuis vingt ans, même pendant qu’elle était partie à la ville. Depuis des années, il a tout noté, et il a vu la nature changer, la chaleur brûler les herbes, " C’est le monde qui ne tournait plus pour nous, les hommes".

Ce jour-là, il s’est équipé soigneusement pour grimper au haut d’un hêtre qu’il va blesser pour l’élaguer, "élaguer est une cure". Mais avant, il l’observe car il faut "Comprendre cet arbre : comment il s’écarte, pourquoi il ploie, pourquoi il ne grandit plus. Se mettre en lui". Puis il grimpe, et là-haut, il a une étrange sensation. Il descend au plus vite. Trop tard, "deux mille frelons" asiatiques l’attaquent, le piquent, "cent trente piqûres " compteront les soignants.
Au même moment, dans leur chambre, ‘amoureuse se souvient du matin, avant qu’il parte, quand on l’appelle. Elle accourt et part avec lui à l’hôpital. On le met dans un coma artificiel pour qu’il puisse survivre . Elle lui parle, suit le conseil du médecin "Il doit rêver (…) Entrer dans son rêve. Et il vous suivra". ..
Après ce récit, une seconde partie laisse la parole à l’élagueur qui a survécu et qui, des années plus tard, relate son expérience, parle des hommes qui, dans les villes, "sont ivres de destruction", qui "ont perdu la nature". Il parle des arbres qu’il faut respecter, de leur vaillance, de ceux qui sont là depuis Saint Louis, qu’on abat parce "qu’ils ont gêné". "Grimpeur d’arbres", il ne fait pas n’importe quoi dans les arbres, car "les tailles architecturées font aussi le paysage". Il raconte aussi les frelons, la douleur d’être piqué, le danger ultime...

Superbe roman puissamment évocateur et pourtant écrit avec une grande simplicité. Un cantique à la nature, un avertissement de celui qui voit la chaleur augmenter et brûler les arbres et les herbes. Le poème de ces deux êtres qui s’aiment avec passion. Ce récit à plusieurs voix, est un poème passionné qu’on lit d’une traite.

Aller avec la chance, Récit
par (Libraire)
6 février 2021

Déjà, parcourir plus de 9000km en auto-stop à travers l’Amérique Latine, ce n’est pas rien. Mais quand c’est une jeune fille ("jolie", précise-t-elle) qui raconte son périple, ça frise l’exploit !

À 18 ans, donc, Iliana Holguin Teodorescu voyage seule en Amérique Latine et en stop. Elle traverse la Colombie, l’Équateur, le Pérou, la Bolivie, le Chili et la Patagonie. Elle est presque toujours embarquée par des hommes, rarement des femmes, assez souvent des camionneurs, des taxis, qui, parfois, n’hésitent pas à faire un détour pour la déposer au bon endroit pour refaire du stop. Certains l’invitent dans leur famille. Tous disent qu’ils ne laisseraient pas leur fille se lancer dans une telle aventure. À chacun, elle demande combien il y a de gens mal-intentionnés dans le monde. C’est un fil conducteur qui indique qu’ils ne seraient pas si nombreux, "un misérable pour cent". Si elle voyage, c’est pour "avoir besoin d’aide, expérimenter la bonté des gens". Elle recueille leurs confidences, leurs projets, leurs espoirs, leurs regrets. Ainsi, elle constitue une galerie de micro-portraits plus qu’elle ne raconte un trajet, un voyage. La jeune femme se révèle observatrice, avisée – elle ment parfois aux importuns – délicate et attentive à ses interlocuteurs.
Elle dit que sa mère a voulu qu’elle et son frère jumeau soient autonomes. Nul doute, elle a réussi ! Dans cet espace de vie aventureuse et non planifiée, elle peut "éprouver de qui reste de moi dans une vie sans nulle contrainte". Son récit original ne manque pas de charme. Il révèle une fille qui porte un regard positif sur le monde, sans naïveté. Écrit sans effet de manche, il se lit avec intérêt et curiosité.

La mère noire
par (Libraire)
31 décembre 2020

Une même histoire vue par deux talentueux écrivains.
Jean-Bernard Pouy invente Clotilde, une gamine qui semble être de la famille de la Zazie de Raymond Queneau. Elle en a le langage fleuri et l’impertinence. Elle s’inquiète de savoir où est sa mère. Selon son père, qui ne la prend gère au sérieux, "sa mère s’est barrée pour voir le monde", plus précisément "théoriquement, dans un ashram en Inde". Si elle se souvient peu de sa mère, "elle l’aime de loin". Son Papinou a acheté une ancienne gare "désinfectée", en Bretagne "à Coat-Plougonnec". Ils y vont, lui pour être au calme et elle, pour passer son temps avec ses cinq poules. Mais voilà que ce jour-là, la SNCF est en grève et qu’à Coat-Plougonnec, "surprise de taille", un train était garé devant leur gare, "rempli de gueulards, décoré comme une camionnette de la CGT, banderoles, bombages et calicots, sono à fond". Et voilà Papinou et sa Cloclo embarqués dans ce train de manifestants pour un voyage qui va dégénérer...

Marc Villard prend le relais pour nous conter l’histoire de Véro, la mère de Clotilde, qui n’est pas du tout en Inde mais dans le sud de la France. Ce n’est pas pour voir le monde, qu’elle s’est barrée, c’est parce que la vie lui pesait, "Trop d’habitudes. Trop de tout". Elle part avec un type qui lui propose un braquage qui tourne mal. Véro se cache de tout le monde, vit dans une caravane en Camargue. Quand ça devient trop dur, avant que la peur la détruise, elle consulte un médecin qui l’envoie dans un lieu de vie où elle entame un long et sinueux chemin avant de revenir dans le monde normal, parmi les autres.
Autant Pouy se lâche et raconte l’histoire de Clotilde et de son père sans économiser les jeux de langue et de mots, prenant un évident plaisir à ses délires, autant Villard utilise un style plus précis, plus "sérieux" cachant ses pointes d’humour, pour décrire les cinq années d’errance de Véro, fouiller sa psychologie et bien tracer son cheminement. L’écart de style des deux comparses vaut le détour.
Le roman est moins noir que la tonalité générale de la Série Noire dans lequel il est publié. C’est un roman policier efficace, avec sa dose de drame, suffisamment de suspense, même quand l’humour est au premier plan.