Jean Le Cam toutes voiles dehors
EAN13
9782916400570
ISBN
978-2-916400-57-0
Éditeur
PROLONGATIONS
Date de publication
Collection
L'EQ.LIVRES ILL
Nombre de pages
175
Dimensions
24 x 15 x 0 cm
Poids
285 g
Langue
français
Code dewey
797.124092
Fiches UNIMARC
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Jean Le Cam toutes voiles dehors

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Prolongations

L'Eq.Livres Ill

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CouverturePagetitre

© Éditions Prolongations, 2013ISBN13 : 978-2-916400-74-7

« À mon père, Louis Le Cam »

Avant-propos

Samedi 8 mai 2004, pluie et ciel gris sur Calais.

Sur le quai, je me fonds dans la foule de jaune vêtue, attentive au cérémonial.

Marraine de tous les espoirs, de toutes les galères, de tous les bonheurs, Jacqueline se tient aux côtés de Jean. Deux êtres unis par d'émouvantes tranches de vie et qui savent l'honneur qu'ils se font mutuellement.

Pour nous, Jacqueline n'est pas l'ombre ni l'épouse d'Éric Tabarly, elle est Jacqueline. Une femme que nous aimons tout simplement.

Le prêtre est là. C'est ainsi : le bateau est mis sous haute protection.

Dûment gantée et protégée par des lunettes de chantier Jacqueline, bien campée, se saisit de la bouteille. Elle est à son affaire. Au fil du temps, elle est devenue une marraine experte. Une ancre est posée sur le pont, l'espace est suffisamment dégagé pour laisser au bras armé toute latitude de suivre sa course vive et précise. Je retiens mon souffle, je sais que la magie de cette explosion écumante est de pouvoir faire oublier le dur et le doute, croire en l'avenir et apposer le sceau de la confiance sur la grand-voile.

Jacqueline n'a pas failli à sa tâche... Ils s'étreignent avec force ; je ne chercherai jamais à savoir ce qu'ils se sont dit en cet instant fusionnel.

Mardi 8 septembre 2009, ciel bleu sur Gouesnac'h.

Nous sommes installées dans la cuisine. Jacqueline prépare son velouté de poivrons rouges. Je la questionne :

« Qu'as-tu envie de dire sur Jean ? »

Après un silence qui lui permet de hiérarchiser ses pensées, elle me répond :

« Je vois Jean entrer en âge, il a le sens rassis des anciens. Ce n'est plus le tout fou, le pitre de ses débuts. Même s'il est encore adepte de beaux délires, il est un peu plus taiseux. Il dit des choses sensées qui partent comme des boulets. J'aime son regard. Il a des yeux qui questionnent, qui regardent vraiment. Quand ils se plissent, tu sens venir les propos goguenards et cela ne loupe pas. D'ailleurs, toi aussi, tu en connais l'intensité... »

C'est vrai, son regard ne trompe pas. Avec Jean, pas de faux-semblants, il est l'homme de toutes les expressions. C'est la liberté qu'il s'accorde, parfois au prix de grands moments de solitude...

Anne Roqueblave-Le Cam

avec Jacqueline Tabarly

“La mer, ma mer, n'est que vitesse.

Jamais je ne l'ai imaginée

en tant que pêcheur ou marin de la marchande.

Vitesse, voile, compétition.

Je n'ai jamais aimé que cela.

Je n'ai jamais imaginé la navigation autrement ;

je ne pourrais jamais la voir différemment.

Et cela reste ma seule passion.”

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1Naufrage au cap Horn

Le cap Horn est à portée. La délivrance, enfin. Je vais passer de Pacifique en Atlantique mais surtout en terminer avec un mois de navigation dans les parages les plus dangereux que l'on puisse imaginer. Le cap des Tempêtes, selon les anciens cap-horniers, est incontestablement le haut lieu d'un tour du monde. Si j'ai moins souffert dans les mers du Sud cette année que quatre ans auparavant, le rallier constitue un des moments les plus intenses d'une telle navigation.

La mer est grosse mais bien ordonnée. Le vent régulier qui souffle à 25 nœuds permet d'entretenir une bonne moyenne. Je manœuvre de manière à placer le bateau sur le cap idéal. Le Horn n'est plus qu'à 250 milles en route directe. J'y serai demain, 6 janvier 2009.

Une fois les voiles de VM Matériaux parfaitement réglées, je branche le pilote automatique puis rentre dans le carré et m'installe derrière la table à cartes. Le panneau où se trouvent les instruments électroniques et autres écrans d'ordinateurs est recouvert d'une très fine feuille de bois, histoire de rendre l'endroit un brin chaleureux. Le reste de l'intérieur demeure d'un blanc clinique.

Alors que je viens de m'installer, la sonnerie du téléphone par satellite retentit. C'est Vincent Riou qui m'appelle. Il navigue environ 200 milles derrière moi.

Mon grand adversaire de 2004 est devenu peu à peu un bon compagnon et nous entretenons régulièrement quelques conversations de bateau à bateau.

Nous parlons de tout et de rien, de la course surtout où nous sommes alors classés respectivement troisième et quatrième derrière Michel Desjoyeaux et Roland Jourdain. Ils ont viré le cap Horn en ce 5 janvier, séparés par un écart d'à peine neuf heures.

Le choc survient alors que nous sommes en pleine conversation.

Brusquement, le bateau ralentit puis se comporte anormalement. Il commence à prendre une gîte beaucoup trop importante.

« Je te laisse. Y a un truc bizarre ! Je te donne ma position : 56°17 sud, 73°46 ouest », ai-je à peine le temps de dire à Vincent.

En quinze secondes, VM Matériaux est couché sur le flanc, pas à la manière d'un départ en vrac habituel mais, je le perçois immédiatement, suite à une avarie. La seule possible, c'est le bris de la quille. Soit elle s'est totalement désolidarisée de la coque, soit elle est cassée en deux. En tout cas, il n'y a plus cette masse indispensable à la stabilité de l'ensemble.

Je m'agrippe tant bien que mal à la table à cartes et j'appuie sur une touche préenregistrée de mon téléphone correspondant au numéro de Michel Ollivier, responsable de mon équipe à terre. Il est 1 h 28' à Port-la-Forêt et quatre heures de moins au cap Horn. Miracle : il me répond dès la première sonnerie alors qu'il est en train de dormir.

« Michel, je suis couché sur l'eau ! Je vais chavirer, je vais chavirer ! Note ma position : 56°17 sud, 73°46 ouest ! Michel ça se retourne ! »

La communication s'arrête net, l'antenne satellite, située sur le pont, se trouve désormais sous l'eau.

VM Matériaux est totalement retourné, le pont posé sur l'océan Pacifique, les voiles, couchées sur la surface, ayant quelques secondes durant, seulement, ralenti le chavirage.

Je marche sur ce qui était jusque-là le plafond du carré ; la rotation a été rapide certes, mais suffisamment lente pour que je ne me blesse pas.

Au-dessus de moi se trouve du coup le moteur, toujours accroché au fond de la coque évidemment, à l'envers désormais. Je l'entends qui essaie de démarrer. Peuf, peuf, peuf... Il tousse trois fois puis s'étouffe.

Mon bateau est équipé d'un système de démarrage automatique en cas de baisse importante de la capacité des batteries, sanglées sous le siège de table à cartes, de manière à les recharger. Alors, il a tenté le coup...

Par la trappe de survie, située sur le tableau arrière du bateau, je jette dans l'océan une balise satellite de détresse. Ces appareils émettent lorsqu'ils se trouvent au contact de l'eau salée. La terre va recevoir les coordonnées géographiques précises de mon bateau.

Peu à peu, la vie quitte VM Matériaux.

Les ordinateurs s'éteignent doucement puis la lumière, progressivement. Moins d'un quart d'heure après le naufrage, je suis plongé dans le noir autant que dans l'eau, dont le niveau se stabilise enfin au livet du pont.

Dès le chavirage, la mer a pénétré à l'intérieur du cockpit. Les vagues s'y engouffrent, entraînant avec elles tous les cordages. Cette masse compacte m'empêche de fermer la porte donnant sur le pont.

Si le carré et l'arrière se remplissent rapidement, l'avant demeure encore hors de l'eau, bien que les trappes des compartiments étanches ne soient pas toutes bouclées.

Dans le capharnaüm charrié par la flotte, je parviens à mettre la main sur le sac contenant ma combinaison de survie qui flotte, côté tribord, sous le roof.

Je sais d'ailleurs que deux sont embarquées à bord. Lors de chaque départ, Michel Ollivier en monte toujours une supplémentaire au cas où, dans la précipitation, un assistant aurait à se jeter à l'eau en cas de problème. En quittant le bateau, peu avant le coup de canon du 9 novembre dernier, il l'avait oubliée !

Malheureusement, dans ma tentative pour l'attraper, je me mouille totalement. Mes trois couches de sous-vêtements et de fourrures polaires sont trempées. Il ne faut surtout pas que je prenne froid au risque de réduire mes chances de survie. Lors d'une fortune de mer, l'hypothermie est le pire ennemi.

Je me hisse sur les quelques sacs à voile qui ne sont pas encore immergés. Je m'assied...
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