Conseils de lecture

La nuit de l'usine

Héloïse d'Ormesson

22,00
par (Libraire)
14 avril 2018

Ocean's eleven dans la pampa

Ca commence par une arnaque. En à peine 24 heures, toutes les économies d'une bande d'amis se volatilisent. Ou plutôt se retrouvent dans les poches de deux beaux escrocs. On est dans une province de Buenos Aires, en 2001, alors qu'une crise économique frappe l'Argentine. Et il ne fait pas bon voler les pauvres. Car voilà nos huit amis ruinés... et très en colère. Menés par une ancienne gloire du foot désormais patron d'une station-service sur le déclin, les "tocards" vont patiemment mûrir leur vengeance et préparer ce qui deviendra dans l'histoire du village "La nuit de l'usine".

Eduardo Sacheri n'écrit pas des livres sur l'Argentine. Il écrit sur les Argentins. Avec tendresse, un sens de la réplique acéré et un humour inimitable, il nous présente des protagonistes qui vont au fil des chapitres devenir nos amis. Chacun a ses blessures, ses sautes d'humeur, ses talents, ses amours, ses passions. D'ailleurs, n'est-ce pas grâce au cinéma et aux livres que Perlassi réussit à concocter son plan ?
Dès les premières pages, on ne peut que s'attacher à cette bande improbable et astucieuse, prête à tout pour faire vivre leur communauté. Puisque c'est de ça dont il est finalement question dans ce roman d'action à deux à l'heure, comme une sorte d'Ocean's Eleven de la pampa. Il est question d'entraide, de solidarité, du désir de laisser à ses enfants au moins autant que ce dont on a bénéficié.
La Nuit de l'usine, c'est un livre de gangsters gentils, et c'est surtout une formidable histoire d'amitié.


Désorientale
11,00
par (Libraire)
7 avril 2018

Intime et universel

On n'a pas été les seuls à le dire : Désorientale a été LE livre de la rentrée 2016.
Avec ce premier roman, Négar Djavadi réussit la prouesse de mêler histoire intime et histoire politique dans une langue raffinée, drôle, tendre et habitée.

Roman du déracinement, Désorientale est aussi celui de l'engagement, celui du père de la narratrice, prêt à tout pour que la démocratie s'impose dans son pays. Mais nous sommes en Iran, dans les années 70, et les enjeux pétroliers sont si puissants que la politique intérieure est téléguidée par les grandes puissances. Forcée à l'exil, la famille Sadr se retrouve donc à Paris avec l'espoir de pouvoir un jour revenir à Téhéran, quand les choses se seront arrangées. Mais les choses traînent, et il semble de plus en plus évident que la vie d'ici soit la vie tout court.

Construit comme une succession de flashbacks alors que Kimiâ est assise dans la salle d'attente d'un hôpital parisien, la narration alterne entre passé et présent, entre l'Iran et la France, et nous raconte le destin exceptionnel et banal d'une famille déchirée par l'Histoire.

Il y a dans ce livre des portraits qui forcent le respect, celui du père de Kimiâ, force incorruptible en rupture avec toutes les compromissions, celui de sa mère, militante au courage infini, et ceux de tout le clan Sadr, depuis trois générations, qui nous sont dépeints avec humour, nostalgie et humanité. Et bien sûr, il y a le portrait de Kimiâ elle-même, la narratrice, alter-ego de l'autrice, tiraillée entre deux cultures, dont on suit le parcours chaotique, cherchant sa voie là où c'est possible, se construisant tant bien que mal une identité avec les morceaux de toutes celles dont elle est faite. Nos fêlures sont-elles des handicaps ou des forces ? Doit-on se fondre dans le moule universel pour accéder au bonheur ou bien y-a-t-il d'autres chemins ? Cette question qui hante la narratrice est valable pour chacun d'entre nous, mais aussi, à une autre échelle, pour des pays entiers, France, ou Iran. Sont-ils prêts à accepter les diversités qui les composent ?

C'est la grande réussite de ce roman que de parvenir à mêler à ce point les enjeux intimes et politiques et c'est pour cette raison que Désorientale est un grand livre, venu des tripes et qui fait mouche à chaque page.


Le commis
8,70
par (Libraire)
7 avril 2018

Crimes, amours et caisse enregistreuse

Il y a quelque chose de la tragédie classique dans ce roman pénétrant écrit en 1957 et que les éditions Rivages ont l'excellente idée de ressortir aujourd'hui.

Tragédie dans la trajectoire de ses personnages équivoques, bourrés de bonté, d'amour et d'amertume, dont les secrets poussent à la catastrophe ; tragédie aussi et maîtrise narrative dans cette presque parfaite unité de lieu respectée, cette petite épicerie en perdition, nichée au cœur de Brooklyn, et qui sera le théâtre de passions bien plus grandes qu'elle.
Sans emphase, humblement, l'écriture de Malamud construit une architecture psychologique d'une profondeur et d'une justesse étonnante en même temps qu'un portrait joliment brossé de cette petite communauté d'immigrés (Juifs, Italiens) qui cherche sa place dans un New-York en perpétuelle mutation.
Discret, c'est un roman modeste ; une fois terminé, il est grand.


Les corps ravis

Chemin de fer

12,50
par (Libraire)
5 avril 2018

Dans le ventre de la mère

"La plupart des malheurs qui surviennent dans l'existence ne sont que les fruits prévisibles de ces étreintes médiocres, de ces jouissances sans extase dont les hommes et les femmes se contentent."

Des toujours très belles et très soignées éditions du Chemin de fer nous arrive un premier roman détonnant, écrit par Justine Arnal et accompagné par les dessins organiques de Lola B. Deswarte.
Organique, voilà à quel niveau se situe l'écriture de cette jeune romancière à l'imaginaire psychanalytique, oscillant entre fable moderne et réalisme magique, un terrain que peu d'écrivains francophones explorent si on y réfléchit bien.

Avec cette histoire de femme dévorée par son amour maternel, Justine Arnal brosse le portrait psychologique d'un modèle ancestral - la femme-mère - et interroge la figure de la femme aujourd'hui aujourd'hui, à notre époque moderne où dans le discours et dans la loi, l'animalité de la grossesse et de l'enfantement est de plus en plus évacuée.

On n'est pas loin non plus du folklore slave avec ces personnages mythiques qui aspirent à la liberté et se retrouvent entravés par des forces naturelles ou surnaturelles invincibles.

Si quelques décalages de langage moins bien maîtrisés cassent par moment le triste et beau récit de Marguerite et de sa fille, on pardonne volontiers ces imperfections à une romancière capable de tant de fulgurances littéraires.

Déroutant par moment, tant cette langue nouvelle ne nous est pas familière, force est de constater qu'on tient là un premier roman important car il est l'acte de naissance d'une voix à laquelle il faudra désormais prêter une oreille attentive.


Québec Bill Bonhomme
13,00
par (Libraire)
4 avril 2018

Époustouflant !

Voilà le premier mot qui vient à l'esprit quand on pense à ce roman échevelé qui balaie les années et quelques centaines de kilomètres d'un côté et de l'autre de la frontière américano-canadienne.
Pour sauver son troupeau menacé de famine par un hiver trop long, Québec Bill Bonhomme décide de se lancer dans la contrebande de whisky et d'embarquer son fils et son beau-frère dans l'aventure. Mais la fine équipe tombe sur un os du nom de Carcajou. Dès lors, le spectacle peut commencer.

L'éditeur a bien raison quand il parle de Jim Dodge pour décrire l'univers de Mosher, car autant dans l'esprit que dans le style, ce "Québec Bill Bonhomme", c'est un peu un "Oiseau Canadèche" qui ferait 300 pages, en légèrement plus dingue, avouons-le. Comme dans "Canadèche", le roman tient au charme de son personnage principal, trappeur à demi roublard, doux dingue jamais à court d'idées plus farfelues les unes que les autres, une sorte de Dersou Ouzala allumé doté d'un optimisme à l'épreuve des balles, le genre de type qui trouverait le moyen de contempler la beauté de sa maison en flammes. Et l'optimisme est contagieux, y compris pour les lecteurs modernes que nous sommes, matraqués à longueur de journées de concepts fumeux comme le "pouvoir d'achat" ou le "moral des ménages". Avec Québec Bill Bonhomme, le véritable secret du monde nous est révélé. Il tient en quelques mots : oui, peut-être qu'on a tout perdu, mais on a pris un tel pied à tout perdre que finalement, c'est encore bien mieux que si on avait gagné !