Conseils de lecture

Heurs et malheurs du sous-majordome Minor
23,00
par (Libraire)
3 mars 2017

Dans les neiges littéraires

C'est un roman dans lequel on s'engouffre sans même s'en apercevoir. Une écriture limpide vous aspire, un humour pince sans rire vous retient, et votre compte est bon : vous allez accompagner Lucy dans son périple châtelain, vivre avec lui la transformation qui du pauvre villageois naïf le changera en homme courageux transcendé par l'amour. C'est grâce à ce personnage éponyme, bien sûr, avec sa personnalité touchante et surprenante, qu'on est à ce point charmé par ce texte et qu'on l'avale aussi vite. Les heurs et malheurs, on veut les découvrir, trembler et se réjouir du destin de ce jeune homme si attachant.

Hommage aux romans gothiques d'Europe de l'Est, à cette littérature du XIXe siècle, le regard perdu vers les montagnes, les pieds dans la neige, la tête dans les mots, ce roman de Patrick deWitt se joue des clichés et des poncifs comme l'auteur l'avait fait avec ceux du western dans l'exceptionnel "Frères Sisters". A nouveau ici, on est en territoire connu, on identifie les lieux, les personnages, les ressorts narratifs, et pourtant, tout est neuf, singulier, exaltant. On croit comprendre ce qu'on lit, et subitement, au détour de l'exercice de style, des mouvements plus souterrains se mettent en action, des indices moins évidents surgissent. Jamais explicite, puissant et secret comme une fable, le roman remue et féconde des thèmes universels. Qui est civilisé, qui est sauvage ? Qu'est-ce que le protocole et la bienséance quand il s'agit de servir des crapules ? Avons-nous peur de mourir ici, ou de vivre ici ? Non, il n'y a pas qu'un roman dans ce roman. Combien en tout ? Nous l'ignorons, mais sans aucun doute, tous ces romans sont les meilleurs de Patrick deWitt à ce jour.


Mes amis

Arbre Vengeur

17,00
par (Libraire)
15 février 2017

Ajouter un ami

Découvert par Colette en 1924, ce roman a traversé le XXe siècle clandestinement, adulé par les heureux lecteurs qui tombaient dessus à la faveur des nombreuses rééditions dont aucune ne fut jamais un véritable succès. Emmanuel Bove, en enfant maudit de la littérature française, ne fut donc jamais un nom qui compta dans les anthologies et palmarès.

Jusqu'à aujourd'hui. Car depuis que cette oeuvre passionnante et éminemment moderne est tombée dans le domaine public, quelques éditeurs s'évertuent à la remettre sur le devant de la scène.

Roman inaugural de la carrière d'Emmanuel Bove, Mes amis nous présente le quotidien de Victor Bâton, invalide de guerre dont la pension lui permet tout juste de se loger et de manger à sa faim dans le Paris populaire de l'entre-deux guerres. Mais Bâton souffre, terriblement, de ne pas avoir d'ami auprès de qui se plaindre. Et c'est tout l'objet de ce livre de nous exposer les différentes tentatives - et échecs de surcroît - effectuées par notre héros pour enfin trouver une épaule charitable, masculine ou féminine. Bâton est-il plus mauvais, plus laid, plus bête qu'un autre ? Non. Mais plus exigeant, sans aucun doute, car si la solitude lui pèse, c'est d'abord parce que ses contemporains ne cessent de le décevoir. Humoristique, atmosphérique, Mes amis possède aussi la profondeur discrète des grands romans en ce sens qu'il décrit en filigrane le vide existentiel et émotionnel qui menace l'homme moderne et relativement oisif, une thématique, mine de rien, qui sera la colonne vertébrale de tout un pan de la littérature occidentale du XXe siècle.

Voilà pourquoi Mes amis se comprend aujourd'hui avec encore plus de limpidité, parce qu'un siècle après avoir été écrit, il est peut-être le meilleur témoignage de l'éternelle insatisfaction dans laquelle croupit une grande partie de nos contemporains hyper-connectés mais toujours en quête de véritables amis. Seul en 1924, Victor Bâton s'est aujourd'hui multiplié, et en chacun de nous il en sommeille un fantôme tenace.


Le papillon
19,00
par (Libraire)
28 décembre 2016

Spleen estonien

On avait découvert ce fabuleux conteur estonien avec L'homme qui savait la langue des serpents. Voici que nous découvrons son premier roman, best-seller en Estonie dès sa sortie, mais qui nous emmène dans un tout autre registre.

Ici, pas ou peu de surnaturel, mais beaucoup de fables sans aucun doute puisque le narrateur va nous conter l'histoire épique et tragique de l'Estonia, grand théâtre de Tallinn, et de sa troupe mélancolique. Baignant dans une ambiance feutrée, mettant en scène des sentiments subtils, ce roman est aussi une allégorie puissante sur la force l'art, de la manière dont la culture peut empêcher tout un peuple de sombrer pendant ses heures les plus sombres. Histoire d'un pays, Le Papillon est enfin une histoire d'amour, de celles qui naissent doucement et ne finissent jamais.


Le chronométreur
13,50
par (Libraire)
26 décembre 2016

L'emploi du temps

Toute une vie égrainée au rythme des secondes impassibles que cet homme mesure jusqu'à la folie. Mais une folie douce, et presque inoffensive.

Passionné par le temps depuis son plus jeune âge, notre héros se retrouve bien vite chronométreur dans une usine. L'occasion pour lui d'utiliser sa passion au service de la productivité de l'entreprise. Comment réduire les temps de pause ? Comment optimiser la succession des tâches ? Tout pourrait si bien fonctionner si le facteur humain ne venait pas sans cesse gripper les prévisions.
On rit d'un rire jaune dans ce court texte hanté par l'érosion méthodique des heures et des années. On assiste à l'éternel combat de la théorie contre la pratique, des mathématiques contre le trop humain, et forcément, dès l'instant où la question de l'occupation du temps commence à poindre, une foule de questions philosophiques assaillent insidieusement le lecteur. Passe-t-on notre vie à la gagner ou à la perdre ? Avec humour et intelligence, Pär Thörn écrit un conte philosophique qui ne dit pas son nom, une variation très maîtrisée sur l'emploi de notre temps.


Le commis
21,00
par (Libraire)
25 novembre 2016

Crimes, amours et caisse enregistreuse

Il y a quelque chose de la tragédie classique dans ce roman pénétrant écrit en 1957 et que les éditions Rivages ont l'excellente idée de ressortir aujourd'hui.

Tragédie dans la trajectoire de ses personnages équivoques, bourrés de bonté, d'amour et d'amertume, dont les secrets poussent à la catastrophe ; tragédie aussi et maîtrise narrative dans cette presque parfaite unité de lieu respectée, cette petite épicerie en perdition, nichée au cœur de Brooklyn, et qui sera le théâtre de passions bien plus grandes qu'elle.
Sans emphase, humblement, l'écriture de Malamud construit une architecture psychologique d'une profondeur et d'une justesse étonnante en même temps qu'un portrait joliment brossé de cette petite communauté d'immigrés (Juifs, Italiens) qui cherche sa place dans un New-York en perpétuelle mutation.
Discret, c'est un roman modeste ; une fois terminé, il est grand.