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Le Dernier Rêve de la raison

Le Dernier Rêve de la raison

Dmitri Lipskerov

Agullo

  • 19 avril 2018

    Rêve ou cauchemar ?

    Le roman du russe Dmitri Lipskerov dépeint-il un rêve ou un cauchemar ? Telle est la question qui vient légitimement à l'esprit en découvrant les extraordinaires péripéties qu'il dépeint, et dont certaines seraient dignes de figurer dans un film d'horreur... La dimension surnaturelle des événements, et celle, caricaturale, des personnages, amoindrissent cependant l'effroi ou le dégoût que provoquent certains passages, et font surtout du "Dernier Réve de la raison" un récit atypique et marquant.

    Ilya Ilyassov est un vieux Tatare qui vend depuis plus de quarante ans du poisson dans un supermarché où la reconnaissance de sa compétence par sa direction est proportionnelle à l'indifférence méprisante que suscite chez ses collègues cet homme édenté au faciès vaguement grotesque, mutique et sans doute un peu simplet. Ilya est de toutes façons un solitaire, qui fuit la compagnie des hommes depuis le traumatisme qu'il a subi à son adolescence : Aïza, celle qu'il aimait par dessus-tout, s'est noyée quasiment sous ses yeux. Le père de cette dernière, persuadé de la culpabilité d'Ilya, aidé des habitants du village, l'a tabassé au point de lui faire frôler une mort dont le réconfort lui a malheureusement été refusée.

    Une nuit de pleine lune, pleurant la disparition du seul être vivant pour lequel il éprouvait encore quelque affection, un silure, Ilya se transforme lui-même en poisson...
    L'inspecteur Sinitchkine, chargé d'enquêter sur sa disparition considérée comme suspecte, en est régulièrement empêché par le gonflement hors norme de ses cuisses, qui en acquièrent des dimensions dignes de le faire figurer dans le livre Guiness des records...

    Relativement ignorante de ce que j'allais y trouver, le roman de Dmitri Lipskerov m'a un peu cueillie à froid. Dans un premier temps, son irréalisme burlesque m'a surprise et empêchée de m'impliquer dans l'intrigue, ou d'éprouver de l’empathie pour ses personnages improbables. J'ai eu peur de vite me lasser de ses inventions loufoques et... c'est l'inverse qui s'est produit. Parce que l'on pourrait croire que la veine burlesque et fantastique qu'exploite l'auteur s'épuise assez vite, mais non : il parvient, avec une inventivité sans bornes, en alternant épisodes macabres et moments de grâce, à nous surprendre tout au long de son récit qui par ailleurs se révèle être bien plus qu'un simple conte à la fois sordide et cocasse...

    Car si son univers est le lieu d'événements fantastiques, il ne s'agit cependant pas d'un univers inventé. "Le Dernier Réve de la raison" se déroule bel et bien dans notre monde, plus particulièrement au cœur de la société russe, dont il met en évidence, en les travestissant pour les rendre plus frappants, les maux, les manquements. Tout comme la plupart de ses héros, bien que soumis à des situations rocambolesques, sont complètement crédibles dans leurs travers, leurs perversions, dans leurs grandeurs aussi, parfois... Mais dans l'ensemble, l'humanité que dépeint Dmitri Lipskerov est fruste et mesquine. Le décor dans lequel elle évolue, une triste banlieue dont les immeubles surplombent une décharge, exsude la médiocrité et l'absence de perspectives. Rien d'étonnant à ce que les âmes qui y survivent, par ailleurs témoins ou victimes de l'absence d'éthique et de bienveillance qui régit dans son ensemble une société où règnent individualisme et corruption, se conforment à la violence de cet environnement. Rien n'y est sacré par essence, ni même l'enfance ou les liens familiaux. Le bonheur, l'amour, qui touchent néanmoins quelques chanceux, sont généralement fugitifs...

    "Le Dernier Réve de la raison", en déployant sa sombre magie, alliance de burlesque et de tragédie, se fait ainsi la chronique d'existences souvent piteuses que le fantastique, pour un instant, transcende.


  • par
    4 février 2018

    Un vieux Tatare, Ilya Ilyassov, vendeur de poisson dans un magasin d'alimentation se transforme un jour en silure.

    Un capitaine de police, Volodia Sinitchkine, est affublé de deux grosses cuisses qui se frottent et s'échauffent, puis de manière incompréhensible se mettent à enfler jusqu'à atteindre des circonférences inédites.

    Tous deux habitent ou travaillent dans une zone d'habitation pauvre dans laquelle un grand trou rempli d'eau sert de zone de pêche à deux amis, Mitrokhine dont la fille adolescente est très délurée et un peu droguée et Mykine, qui aiment boire, pêcher et se taper dessus. Au dessus de ce lac, des nuées de corbeaux attaquent tout ce qui ressemble à de la viande, animaux et hommes et fientent sur leurs agresseurs en guise de représailles.

    Voilà un résumé qui peut paraître foutraque, barré et encore, je reste volontairement sobre. Sobre, je ne sais pas si Dmitri Lipskerov l'est mais quelle imagination, quel délire. Lorsque l'on croit qu'il a atteint des sommets dans l'art de raconter des folies pures, il en rajoute encore une couche. Ce roman est surréaliste, surnaturel, onirique, grotesque, magique, je n'en ai pas vu passer les presque cinq cents pages !

    C'est une pure folie qui se déguste et se dévore. J'ai pu y trouver un discours sur la tolérance, la différence, sur la mort, l'amour, la croyance en un au-delà ou pas et une certaine philosophie zen enseignée par un homme-arbre... Ce roman se lit a plusieurs niveaux, soit comme une simple farce -on passerait quand même à côté d'une grande partie-, soit comme un roman à messages -et on perd également l'autre grande partie- soit comme je l'ai fait, comme un mélange habile des deux.

    Dmitri Lipskerov, je le disais plus haut, est habile, il construit son roman avec différents narrateurs qui s'expriment par chapitres, un coup le capitaine de police, un coup le poissonnier devenu poisson, puis d'autres intervenants au fur et à mesure que l'histoire avance. Evidemment, tout se recoupe, et même si les liens sont faciles à faire, à chaque fois, le romancier surprend ses lecteurs par des inventions, des folies inimaginables pour tout esprit sain, pas celui de l'auteur...

    C'est un roman fou comme rarement j'en ai lu, d'une folie douce et parfois plus violente qui exacerbe les passions humaines, les pulsions mais aussi les bons sentiments. J'ai peur que mon article soit pâlot, je l'écris juste après ma lecture, et qu'il ne transmette que peu la joie et l'enthousiasme avec lequel j'ai dévoré ce livre. Laissez vous tenter par ce coup de cœur, laissez-vous embarquer dans ces histoires fantasques, magiques, cocasses, tragiques, comiques, grotesques, totalement barrées -j'accumule les adjectifs, parce qu'un seul est trop réducteur et j'ai même l'impression que ma liste est trop légère, en-dessous de la réalité, c'est dire le pied que j'ai pris et que vous allez prendre...

    Diable, c'est une tuerie ce bouquin !